Projet ciné-débat : L’interprétation de la finance au cinéma

Depuis les débuts du cinéma, l’argent reste un sujet attractif et souvent central dans les films. Qu’il soit en lien direct avec l’intrigue ou juste une représentation métaphorique du succès ou d’un but ultime, on peut rarement passer à côté.

Dans les premiers films cultes, nous retrouvons, évidemment, Charlie Chaplin dans sa quête de l’or, ou encore l’image du capitalisme avec “Les Temps Modernes” en 1936.

La finance et la gestion (qui sont d’ailleurs les deux thèmes que vous avez cités le plus lors de notre sondage) sont généralement des moyens plus que des buts au cinéma. On peut citer, par exemple, l’incontournable “Loup de Wall Street” de Martin Scorsese, sorti sur grand écran en 2013.

Le symbole de l’argent et de tous les vices qui l’accompagnent mis à l’honneur dans les œuvres du 7ème Art sont une façon de vulgariser les termes et pratiques d’un monde qui nous est généralement inconnu. C’est aussi cet aspect “édulcoré” d’une vie d’abondance qui nous attire, nous fascine et laisse place à de nombreux fantasmes cinématographiques.

Mais à côté de cette production américaine qui a enregistré pas loin de 2,9 millions d’entrées, d’autres films, moins populaires, relatent le même sujet, parfois de façon plus sérieuse, plus dangereuse ou plus théorique, mais avec une communication et une volonté bien moins surréaliste qu’un blockbuster.

Nous commencerons par vous citer le film “Money Monster” de Jodie Foster sorti en 2016. Dans ce business-thriller exaltant, George Clooney joue le rôle d’un gourou de la finance à Wall Street et une personnalité publique influente qui possède son propre show télévisé dans lequel il donne des conseils pour placer son argent. Mais tout dérape quand, un jour, un homme qui a tout perdu en suivant ses recommandations décide de le prendre en otage pendant son émission, devant des millions de téléspectateurs. La réalisatrice de l’émission, jouée par Julia Roberts, décide de conserver l’antenne comme le lui ordonne le jeune homme armé. Débute alors une sorte de télé-réalité réquisitoire populaire permettant à des millions de téléspectateurs de comprendre comment la société Ibis Clear Capital a pu faire perdre des millions de dollars à ses petits actionnaires, elle qui mentionne pour sa défense un “glitch” douteux de son algorithme de transaction. Si le film critique directement le capitalisme en prenant pour cible un système financier devenu incontrôlable, il dénonce surtout la finance spéculative et le pouvoir des médias en nous poussant à nous interroger sur la finance aujourd’hui. La réflexion sur l’impunité actuelle des sociétés financières est traitée d’une manière hollywoodienne, mais avec un fond de vérité: sous prétexte d’une technicité incompréhensible, elles peuvent raconter n’importe quoi avec l’assurance de ne jamais être suspectées car elles ne sont jamais vraiment comprises.

En parlant de compréhension du monde de la finance et de son lexique rempli de termes un peu flous, “The Big Short”, sorti en 2015 et réalisé par Adam McKay nous offre une véritable vulgarisation de ce milieu pas toujours évident à comprendre au premier abord. Les définitions, ici, sont clairement exposées (merci d’ailleurs à Margot Robbie qui nous expliquera, depuis son bain, que les termes compliqués employés en finance existent simplement pour que nous n’ allions pas chercher à les comprendre). Le film n’est autre qu’une explication scénarisée des “bulles financières” de la crise de 2008 narrée par Christian Bale. Ce dernier nous permet de comprendre que dans ce milieu, l’enrichissement se fait au détriment des plus pauvres (rien de surprenant jusque-là) mais il a surtout révélé les failles du système financier, les contrôles qui ne se font pas, et les crédits qui s’accumulent chez les plus pauvres alors qu’ils n’auront jamais les moyens de les rembourser. La bourse est réputée pour être un milieu de paris, particulièrement sur les entreprises qui vont se développer, et non pas sur celles qui feront faillite. Or, il est bon de préciser que certains se sont enrichis lors de cette crise. Une façon de voir le verre à moitié plein : la crise n’a pas été un désastre pour tout le monde.

En plus d’en apprendre davantage sur la compréhension des termes financiers et le fonctionnement de ce monde de transactions, Adam McKay nous propose un casting aux petits oignons : Margot Robbie, Christian Bale, Ryan Gosling, Matthew McConaughey, Steve Carell ou encore Brad Pitt.

Le nom du film “The Big Short : le casse du siècle” si peu souvent cité entier, est un clin d’œil à ceux qui ont eu le courage et l’audace de parier contre l’immobilier, mais contrairement au “Loup de Wall Street” sorti deux ans avant, les déboires des hommes financiers n’y sont pas représentés, au contraire, on y voit des hommes parfois peu confiants, sûrs de leurs analyses, mais beaucoup moins de leur personne.

Dans un autre style, le film de Jeffrey McDonald Chandor, “Margin Call”, sorti en 2011 retrace la situation de crise de 2008 vue de l’intérieur. L’intrigue se déroule inévitablement à Wall Street. Ce huis clos nous plonge dans l’intimité d’une grande banque d’investissement et de la catastrophe à venir. Parlons tout d’abord du réalisateur dont la minutie de ses recherches a permis au film de coller au mieux à la réalité des investissements douteux qui ont mené à la catastrophe trop bien connue et vécue par les américains en 2008. D’ailleurs, il est également important de souligner qu’il a obtenu des informations précises sur l’organisation interne et la logistique de la part de son père qui a longtemps travaillé pour Merrill Lynch, une autre très grande banque d’investissement de Manhattan.

Pour l’histoire, lors d’une vague de licenciement (que l’on comprend habituelle dans ce genre d’établissement), l’un des chefs de service Eric Dale (Stanley Tucci) va être remercié et décide alors de confier à l’un de ses jeunes employés prometteurs Peter Sullivan (joué par Zachary Quinto) ses récentes découvertes qu’il ne parvient pas à expliquer. C’est alors que ce jeune génie va révéler au grand jour le problème : les prévisions de la société sont mauvaises, et tout est prêt à partir en vrille d’un moment à l’autre. Suite à cette découverte, le film nous plonge dans l’envers du décor. En une nuit, des décisions doivent être prises, mais personne n’est réellement prêt à les assumer. On notera la présence de Demi Moore, rare femme présente dans ce monde d’hommes et qui en fera les frais, malgré le fait qu’elle ait mis en garde ses responsables sur la situation une année auparavant. Une image forte et dénonciatrice de la place de la femme en entreprise à cette époque. Mais le film met surtout en avant l’orgueil des banques d’investissements qui ne sont pas prêtes à dire leurs petits secrets, et font tout pour se protéger, quitte à faire payer qui ne l’a pas mérité, ou en saurait trop. Le scénario du film va se dérouler sur une nuit au cœur de la faillite de Lehman Brother, et nous propose de faire partie de cette réunion de crise qui mettra de nombreux pays dans une situation quelque peu délicate financièrement.

L’oscar du meilleur film documentaire de 2011: “Inside Job”. Un vaste plan de dérégulation a eu de lourds impacts sur la vitalité du pays, une bulle énorme s’en est formée. Des hommes d’affaires raflent des millions en achetant des sociétés avec l’argent des banques islandaises empruntées. Des fonds monétaires ont été créés avec une incitation au placement. Avec le célèbre contexte de 2008, nous observons l’effondrement de manière ardue et réelle à New York. Par ces faits, le film retrace tout le contexte après la récession des années 1930, les Etats-Unis réglementent leurs secteurs financiers et cela leur réussit très bien, 40 ans de croissance ce n’est pas rien, de 12 millions et une centaine d’employés à quelques milliards et plus de 50 000 employés… Comme quoi « Ne jamais mettre son ranch en jeu » est tout de même une bonne stratégie! Les Etats-Unis commencent enfin à réglementer leurs sociétés d’épargne et de crédit pour… faire des placements à risque ! Nous poursuivons ce périple extraordinaire à travers les années 90, jusqu’à arriver en 2001 où le film nous offre de belles références pour nos cours de marchés financiers : le début de la titrisation. C’est ainsi qu’entre les années 2000 et 2008, tout le contexte de bulle nous est enseigné de manière très captivante avec des chiffres qui «fonds» chaud au cœur. Le film se termine en faisant le point sur la situation actuelle (enfin, au moment du film donc en 2010). Ainsi, cela fait plus de 30 ans que les inégalités se creusent et c’est à notre grand regret que de belles entreprises devront céder le pas à la concurrence étrangère. Pour finir, la technologie se développe à ce jour plus que tout… et à fière allure ! Les géants de l’informatique que nous nous abstiendrons de citer, paient très bien leurs employés au prix d’un très bon niveau d’étude. Ce qui amène donc la classe moyenne à travailler plus ou à s’endetter pour la vie commune (maison, voiture, assurance).

Conclusion

L’univers impitoyable de la finance ne cesse donc d’inspirer Hollywood, et pour que la sauce prenne, les réalisateurs utilisent à peu près tous la même recette: la personnification du monde de la finance par des traders antipathiques mais séduisants, avec leurs vices et leurs vertus et bien souvent saupoudrés de magouilles, de sexe tarifé et de drogues dures. Un pari osé tant cet univers est abstrait, de par son système et ses acteurs désincarnés. On retrouve également très souvent des passions personnelles (tentations, péchés et rédemption, avec de l’amour, de la haine et de la vengeance) qui évoluent étroitement avec les marchés. Les profils psychologiques des anti-héros sont, eux aussi, très similaires : des juniors fraîchement diplômés, propres sur eux, honnêtes au fond, avec de grandes ambitions qui sont embarqués (pas toujours malgré eux) dans des activités professionnelles plutôt douteuses. Très vite, ils comprennent qu’ils transgressent la loi, assoiffés d’argent et enivrés par leur désir de pouvoir. Ils mènent alors une vie de débauche. L’ascension sociale fulgurante laisse place à la déchéance. Mais au final, tout est bien qui finit bien ? Les coupables vont en prison et, remplis de regrets, se rachètent par une conduite exemplaire ? Justement non. La plupart des réalisateurs optent pour des fins moins donneuses de leçons. On citera Géraldine Szott Moohr (professeur à l’université de Houston) qui explique qu’à la fin du premier “Wall Street”, en 1987, le jeune courtier Bud monte les marches du tribunal pour recevoir sa sentence. Le spectateur comprend que sa vie future sera celle d’un honnête homme. Il a en quelque sorte été sauvé, selon l’expression biblique. Mais par la suite, dans les autres films, les dernières séquences se distillent comme un parfum d’injustice. Les films sur la finance ne montrent plus le destin tragique de ceux qui ont cédé à leurs pulsions pour désormais laisser place à une justice rendue imparfaite. De quoi laisser le spectateur en déduire sa propre morale.

Films cités dans cet article

Le loup de Wall Street, Martin Scorsese, 2013

The big Short : Le casse du Siècle, Adam McKay, 2015

Wall Street : L’Argent ne dort jamais, Olivier Stone, 2010

Inside Job : Film documentaire de Charles H. Ferguson, 2010

Cleveland contre Wall Street : Jean-Stéphane Bron, 2010

Money Monster, Jodie Foster, 2016

L’oracle, Marcus Vetter, 2015

Margin Call, J.C. Chandor, 2012

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